mardi 15 septembre 2020
dimanche 5 avril 2020
Le centre du monde
«
— Y
a-t-il des affinités culturelles entre vous et certains autres
nouveaux cinéastes portugais?
—
Je
ne fais partie d'aucun groupe et je n'ai aucune sorte d'affinités
culturelle avec mes collègues. Je me sens, donc, en marge de ce
qu'on appelle le « nouveau cinéma portugais » et cela
n'a rien à voir avec le fait qu'il y ait trois ou quatre types
intéressants qui peuvent même faire des films intéressants, et
avec lesquels il est agréable de prendre un café et d'échanger des
impressions.
Il
convient néanmoins que soit bien claire la chose suivante : je suis un type
férocement individualiste qui se prend lui-même pour le centre du
monde et qui est profondément convaincu que cette histoire de cinéma,
ou quoi que se soit d'autre, se traverse tout seul. That's
all.
»
João
César Monteiro,
dans la revue O Tempo e o Modo, n°69-70, mars-avril 1969, repris
dans Morituri
Te Salutant,
éditions & etc, 1974
*
«
Chacun
de nous ne serait-il pas le monde entier, le centre de l'univers? »
Donatien
Alphonse François de Sade,
La Philosophie dans le boudoir ou Les Instituteurs immoraux
mercredi 9 octobre 2019
Le grand souffle lyrique de Sade exige une topologie du gaudium
« Au théâtre, la vie suffit. Je suis en train de vous parler d'une autre histoire, d'une vision du monde de longue portée. Appelons-le cinéma, celui qui marque la fin de toute représentation : mon cinéma.
Dans celui-ci, l'espace est une métaphore de l'atelier du temps. La supercherie scénographique n'a aucune raison d'être, c'est une excroissance. Mieux encore : Le principe moteur est un ordre purement scénophone; jamais scénographique. Lieu d'accueil polyphonique, la construction du boudoir ne doit obéir qu'à une architecture musicale; jamais picturale. C'est à partir de là, et là seulement, qu'il est possible de réunir les pièces indispensables, les ordonner, en faire une séquence pour le coup logique et rigoureusement géométrique. Le grand souffle lyrique de Sade exige une topologie du gaudium, pour utiliser une expression d'Agambem, et jamais un taudis infesté par la puanteur pestilentielle de la maladie mentale.
Ne pas comprendre que la scission du lieu d’avec la réalité extérieure ne provient non pas de la schizophrénie mais du désir d’archiver dans un dépôt sacré l’intégralité du verbe perpétuellement répété, perpétuellement renouvelé, c’est ne rien comprendre du tout : un truc vague, un truc vide. La fameuse répétition sadienne n’est pas une simple figure rhétorique, mais le cœur de sa propre pensée. »
João César Monteiro, Lettre d'une inconnue, Sade à la grâce de Dieu (II), Une Semaine dans une autre ville, Journal parisien & autres textes, éditions La Barque, Paris, 2012.
mardi 8 octobre 2019
Polymorphe, la pensée de Sade s’abreuve aux sources les plus variées
« Polymorphe, la pensée de Sade s’abreuve aux sources les plus variées, exécute des pirouettes sur toutes les branches, efface et occulte avec la perfection d’un criminel : humour et subversion sont les uniques traces laissées sur la piste de ce moto perpetuo. Platon, virgile, Plutarque, Sénèque, Plaute, les troubadours, Saint augustin, Pétrarque, machiavel, de vinci, Pascal, montaigne, mme de La Fayette, mme de Staël, marivaux, voltaire, rousseau, Fielding, richardson, Buffon, Cook, les codes pénaux... la liste est interminable, pour ne pas mentionner les quelques af nités avec l’Aufklärung germanique (Kant) ou les intempestives relations maçonniques – frère dévoyé, minable et, pire que cela, frère irréductible à une quelconque fraternité. Il ne me semble pas superflu de faire allusion à une Poièsis sadienne, étant donné qu’en grec ce terme ne recouvre pas seulement la « poésie » comme latu sensu, la «création». L’affirmation d’Hegel, selon laquelle la philosophie commence là où la poésie s’arrête, est symptomatique d’une crise de la pensée, mais ne s’applique pas à Sade. En ce sens, il est le poète de la souveraineté du moi. L’unique pacte qu’il reconnaisse est celui passé avec lui-même, l’unique affirmation exacte et sans équivoque qu’il émet ne respecte que l’individu lui-même : chose décidée, chose faite. Exactement comme ça, ni plus ni moins. Dans sa clarté méridienne, l’intention paraît simple et même sensée. Mais elle ne l’est pas. Entre dire et faire surgit un contretemps intolérable : celui qui défait... »
João César Monteiro, Rapport confidentiel, Sade à la grâce de Dieu (II), Une Semaine dans une autre ville, Journal parisien & autres textes, éditions La Barque, Paris, 2012.
João César Monteiro, Rapport confidentiel, Sade à la grâce de Dieu (II), Une Semaine dans une autre ville, Journal parisien & autres textes, éditions La Barque, Paris, 2012.
lundi 21 septembre 2015
Vitor Silva Tavares (1937-2015), l'éditeur radical
C'est sous l'égide des éditions Ulisseia, dont il fut un temps le directeur dans les années 1960, qu'il publia Mário Cesariny, Herberto Hélder, Alexandre O'Neill, Luiz Pacheco, Frantz Fanon. En 1967, il fonde & Etc, un supplément "culturel" du Jornal do Fundão, qui devient en 1973 une revue à part entière. En 1974, c'est la naissance cette fois-ci des éditions & Etc, qui lui permettront de publier son ami João César Monteiro, (à la mort du réalisateur, Tavares initiera l'édition de ses Oeuvres écrites complètes et c'est sous sa direction que le premier volume a vu le jour en 2014). Une maison d'édition marginale qui publiera des auteurs portugais tels que Alberto Pimenta, Álvaro Lapa, Herberto Hélder, Adília Lopes, Manuel de Freitas et des auteurs étrangers comme Paul Lafargue, Henri Michaux, Antonin Artaud, Rainer Maria Rilke, Robert Walser, Sade, Léon Trotski ou Roger Vailland.
Joana Emídio Marques s'interroge dans un article paru dans l'Observador du 22 septembre 2015 (traduction) : " (...) Comment écrire en évitant d'en faire trop, sans exagérations ou sans faux romantisme, sur un homme qui haïssait la foire des vanités qu'est devenu ce monde ? Alberto Pimenta, poète et ami, donne ce conseil : “ Parlons de l'excellent cuisinier qu'il est...
je n'arrive pas à parler de lui au passé. Les meilleures choses que j'ai mangées dans la vie ont été cuisinées par lui. C'était un artiste quand il se mettait à cuisiner tout comme c'était un artiste quand il faisait des livres, voilà pourquoi il nous a laissé cette œuvre monumentale. Non, ce n'était pas un éditeur. C'était un bâtisseur, le bâtisseur d'un grand monument fait de pensées transformées en actions. Et sa grande action dans le monde a été de faire des livres. ”
Mais, au final, qui était cet homme, parfaitement inconnu de la majorité des portugais et qui, après sa mort, a atterri dans tous les journaux ? Tout simplement le meilleur éditeur de livres du monde. Du monde ? Alberto Pimenta confirme : du monde. (...) " -
Vitor Silva Tavares et Alberto Pimenta
Tavares lui-même me raconta, les yeux rieurs, gourmand, lui l'intarissable raconteur, comment dans les années soixante la police politique portugaise (la fameuse PIDE) le surveillait lorsqu'il était journaliste en Angola. Puis à son retour au Portugal, comment ils l'avaient à l'oeil, et comment ils le lui faisaient comprendre, lors de ses allées et venues entre la France et le Portugal. Les livres qu'il dégotait à Paris, dans la librairie d'Éric Losfeld (déjà son modèle pour la passion d'éditer... ou d'être endetté comme une mule...) qui lui en offrait à chaque fois quasiment la moitié. Ceux qu'il passait sous le manteau, les livres interdits, les problèmes avec la censure, une partie du stock d'une édition non saisie pour avoir été bien planqué à la campagne... Les folles histoires avec son grand ami João César Monteiro, le projet du réalisateur de faire un film "avec" Rimbaud : Monteiro, à Paris, et Tavares à Lisbonne l'encourageant au téléphone de poursuivre comme prévu jusqu'en Éthiopie pour la préparation du projet; mais Monteiro était revenu directement de Paris, dépité, bredouille. Sa rencontre avec l'artiste Almada Negreiro. Et puis toutes les truculentes anecdotes sur Luiz Pacheco, dont la façon de vivre et le personnage avaient mordu à vif tout le petit milieu littéraire de son époque...
Avec Vitor Silva Tavares c'est toute une génération d'écrivains et d'hommes de culture de
la seconde moitié du XX s., libres, réfractaires
à la marchandisation de la vie, au spectacle, aux
modes, qui disparaît, lui qui fut leur ami et leur compagnon d'aventures et
leur éditeur.
Empagement au plomb de la couverture de la plaquette intitulée Para já Para já de Vitor Silva Tavares, réédition par "Dois Dias Edições" en 2012, quarante ans après l'édition originale de 1972.
Vitor Silva Tavares en train de raconter une blague à Margarida Gil
(Va et Vient, de João César Monteiro, 2003)
Vitor Silva Tavares en train de raconter une blague à Margarida Gil
(Va et Vient, de João César Monteiro, 2003)
dimanche 5 juillet 2015
Le poids exact des choses
« Si douloureux sont la réflexion et le poids exact des choses. »
(Dói tanto a reflexão e o peso exacto das coisas)
João César Monteiro, Corpo submerso, 1959
(Dói tanto a reflexão e o peso exacto das coisas)
João César Monteiro, Corpo submerso, 1959
La Comédie de Dieu
Jean de Dieu, maître glacier et responsable du « Paradis de la Glace » : « Ce n'est pas vous qui m'expulsez, c'est moi qui vous condamne à rester »
jeudi 10 juillet 2014
Infinie bonté
" Si Dieu, dans Son Infinie bonté, l’avait voulu, j’aurais dû enculer cette fille. Cela aurait, je le crois, changé entièrement le cours de ma vie. Maintenant c’est trop tard. Il n’y a plus un cul qui puisse me venir en aide. "
Journal parisien, Dimanche 8 août 1999
João César Monteiro, Une semaine dans une autre ville, Journal parisien & autres textes (éd. La Barque, 2012)
Journal parisien, Dimanche 8 août 1999
João César Monteiro, Une semaine dans une autre ville, Journal parisien & autres textes (éd. La Barque, 2012)
lundi 3 février 2014
De la Mort, du Goût et de la Délicatesse...
« En prévision de
l'issue funeste, je demande à V. S. T. [Vitor Silva Tavares] qu'il fasse dire quelques
messes pour la bonne recommandation de mon âme. Mais pas trop, que
n'apparaisse aucune ostentation : je ne souhaite que la Messe de
Notre Dame de Machaut, la Messe De beata Virgine de Josquin, la Messe
en Si bémol de J. S. Bach et la Messe en Do mineur K.427 (avec le
« et incarnatus est » chanté par la Stich-Randall) ou le
Requiem K.626, dirigé par Bruno Walter, de Wolfgang Amadeus.
Il sera fait don de ma
dépouille nauséabonde à la Fondation Gulbenkian. Pour le Centre
Portugais du Cinéma, que dalle. Pas un rond ! La carte au
trésor ira exclusivement aux amours. Saintes créatures ! »
João
César Monteiro, Morituri te
Salutant, & etc, 1974 (trad. P. Delgado)
jeudi 14 novembre 2013
La Sirène du Mississipi (François Truffaut), João César Monteiro, 1970
Article
de JOÃO CÉSAR MONTEIRO paru
dans le Diário de Lisboa du
27 février
1970
J'aimerai
commencer à la manière de Jean-Luc Godard lorsqu'il commençait,
autrefois, l'une de ses critiques. Je vais donc dire du bien de ce
film, à la folie. Mais il me faut néanmoins, tout d'abord,
expliquer l'abandon (exceptionnel) de certains « parti-pris ».
Je
suis bien conscient que Truffaut, de par la nature même de son
registre cinématographique et le caractère indéfendable de ses
positions idéologiques, se situe en marge d'un nouveau cinéma. Je
sais aussi que ses recherches formelles évoluent à l'intérieur
d'une conception traditionaliste du cinéma, avec tout ce que cela
implique de compromission équivoque avec le système. Dans ses
derniers films, la peur panique du risque (la même peur, et pour les
mêmes raisons, qu'a Julie, de l'amour) était terriblement
perceptible. En d'autres termes, Truffaut gâtait ses acquis, c'est
ce que, en art, on désigne habituellement sous l'étiquette «
académisme ».
Tout
comme son double dans La
Sirène du Mississipi
(Jean-Paul Belmondo), Truffaut, avec ce film, fait en sorte que le
provisoire
s'introduise dans le définitif
ou, si vous préférez, que le définitif
soit brisé par le provisoire
et que la création conformiste, bien installée, pantouflarde, cède
la place à la folie, au désir, à l'exaltation débridée
(romantique, donc). Nous sommes en plein jeu de la fascination sans
que les références au réel se perdent (ou le perdent). Et si la
qualité de la fascination truffaldienne débouche sur le rêve (que
nous partageons, si nous complétons la structure lacunaire du
discours filmique) c'est pour permettre à ce dernier de s'inscrire
davantage dans le réel et d'en faire partie intégrante, de telle
sorte que l'un et l'autre se libèrent et s'enrichissent
mutuellement. Il me semble que, bien plus qu'un rapprochement avec
Sternberg (les citations sont souvent déroutantes), c'est à
l'expérience du surréalisme que nous devrions, de plus en plus,
apparenter Truffaut (serait-il nécessaire de faire l'inventaire des
calembours, de l'appropriation magique et obsessionnelle des objets
auxquels Truffaut a recours?). À force de jouer ce jeu (tout en
respectant la règle du jeu) Truffaut finit par se jouer lui-même.
Intégralement. Et à partir du jeu entièrement joué il ne reste
plus rien si ce n'est le tout qui a été joué. Arrivé à cette
extrême limite, le cinéma découvre (et fait) l'amour, dirais-je en
paraphrasant André Breton. Les pas perdus? Il n'y en a pas.
Quand
l'heure viendra où il faudra choisir entre la liberté et le cinéma,
tout comme Truffaut, je choisirai le cinéma, mon amour.
La
Sirène du Mississipi
est un film réalisé en cinémascope et un « écran » de format
normal (une scène) sur la trajectoire de l'expérience la plus
profonde (donc la plus joyeuse et la plus douloureuse) qui puisse
exister entre deux êtres : celle de la connaissance érotique. Comme
tout grand film, celui-ci suggère différentes lectures, y compris
celle de sa propre illisibilité.
Si
nous gardons en tête que Pierrot (alias Ferdinand) se tue après la
mort de Marianne (Godard) et que Louis vit après avoir accepté que
Julie (alias Marion) ait tenté de le tuer (Truffaut), parmi
plusieurs piètres conclusions, nous tirons la plus sentimentale :
chacun a l'amant qu'il mérite (mérites cinématographiques mis à
part, bien entendu). Faut-il brûler Truffaut?
João
César Monteiro
Traduction du portugais : Pierre Delgado
vendredi 31 mai 2013
Le cinéma n'apporte aucune consolation
« Le
cinéma n'apporte aucune consolation. Car il s'agit de pellicule, et
la pellicule est loin d'être aussi savoureuse qu'une glace. C'est
une matière physico-chimique, plus salé du côté de l'émulsion à
cause des acides – lorsqu'on y passe la langue. Je ne sais pas s'il
procure une meilleure santé. Mais il ne fait pas le bonheur. Qui
plus est, à mon âge, il n'excite plus vraiment mon petit ego. Ce
que j'aurais voulu ? J'aurais voulu ne pas être cinéaste, ne pas être
artiste, être quelqu'un d'ordinaire, traversant imperceptiblement le
grand magma social. Cela suppose une certaine jalousie : ce n'est pas
la jalousie de ne pas être un grand cinéaste comme Murnau, mais la
jalousie de ne pas être affable et sympathique comme le mari de ma
concierge. Je n'y arrive pas.
Parce que je touche à des choses qui ont à voir avec la création,
avec l'art. »
João César Monteiro, Público, 1995
(trad. Pierre Delgado)
dimanche 12 mai 2013
L'être humain ou ce qu'il en reste, doit être capable de vivre avec l'insolubilité de sa propre vie
« […]
Rencontre
–
inattendue, peut-être –
dans le bus n° 100, avec Fausta, une
vieille amie qui gagne sa vie grâce à diverses activités buccales
dans les couloirs de l'Assemblée Nationale. J. V.
l'accompagne jusqu'au dernier arrêt, à São
Bento, tandis qu'ils égrènent le
chapelet de leurs nombreuses aventures. Sous un soleil peu clément,
le bavardage se poursuit sur toute l'eau passée, et qui devrait
encore continuer de passer, sous les ponts. Dans un salon de thé,
qui empeste l'arsenic et les vieilles dentelles, où les attend une
vieille bigote, Dona Pulquéria, ils se désaltèrent. La
conversation, portée sur la religion et d'autres afflictions,
a le vent en poupe. Et quand elle se déroule de cette façon, il y a
de quoi être satisfait. [...] » (Synopsis
original du film Va et Vient,
João
César Monteiro)
Va et Vient (2003) de
João
César Monteiro
[00:41:25...]
Fausta (Manuela de Freitas) — Il est bon
que quelqu'un s'occupe des pauvres...
João
Vuvu (João césar Monteiro) — On ne fait
que ça depuis des siècles. Faute de mieux, on a même bricolé une
religion pour les consoler.
Fausta — La vie a
toujours été dure pour les pauvres.
João
Vuvu — C'est pour ça
qu'ils ont eu l'idée de cette blague sur les cornes d'un charpentier
dont la femme, une pute juive, était tombée enceinte. « N'écoute
rien, ne t'emballe pas, c'est pas un cas de répudiation, bien au
contraire ! » Il y a eu, bien sûr, intervention divine,
l'œuvre d'une colombe.
Mais tout était normal, en état de grâce. Mieux encore... Tandis
qu'on riait, dans le coin, à gorge déployée, on a persuadé le
nigaud qu'il fallait répandre la bonne nouvelle. Finalement, chose
inouïe, allait naître le fils de Dieu. « Trop tard ! »
s'arracha les cheveux Joseph, touché par la lumière. « Oh,
Marie! On a découvert l'immaculée fornication et j'ai oublié de
noter la formule. » Il regarda de travers les crétins du coin,
fit son baluchon et décampa avec la femme, à cheval sur un âne. Il
avait dû faire le bilan de sa vie et avait conclu qu'il n'avait pas
mérité cette frousse. Le fruit béni se fit homme et, comme tout
escroc qui se respecte, il se contenta de seriner sa rengaine qu'on
n'en pouvait plus d'entendre : que cette vie est une vallée de
larmes.
Fausta — Il est mort
sur la croix.
João
Vuvu — Oui, et avec
pas mal de raffut. Il leur a fallu trois jours pour tirer leur
épingle du jeu en trouvant le moyen de le ressusciter pour que la
farce finisse bien. Bien pour lui et mieux encore pour nous. Il
manquait quelques prières et incantations pour édulcorer l'autre
vie, celle de l'au-delà, bien connue de lui seul, pour y avoir été
en compagnie de son Père. Dans celle-là, oui, ça serait bien...
Une mer de roses, la noce, et pourquoi pas, à s'en foutre
jusque-là! et, en plus, per secula seculorum.
Fausta — Et quelle est
la solution ?
João
Vuvu — Il n'y en a
pas. Le suicide est-il une solution ? Si oui, et il y en a qui le
disent, elle ne m'intéresse pas. Seul le problème est intéressant,
jamais la solution. Et l'être humain ou ce qu'il en reste, doit être
capable de vivre avec l'insolubilité de sa propre vie. (Extrait de Va et Vient de
João
César Monteiro)
mercredi 10 avril 2013
Novembre 1999, Lisbonne, publication d'Une semaine dans une autre ville, Journal parisien de João César Monteiro
Très
peu de temps après que João César Monteiro
eut terminé la rédaction de Uma
Semana Noutra Cidade
- Diário
Parisiense
*
(septembre
1999),
ce livre fut rapidement publié le mois suivant, en novembre, à
Lisbonne, par la maison d'édition de son ami
Vítor
Silva Tavares, les éditions & etc. Voici en quels termes Monteiro parlait de ce livre
lors d'un entretien qu'il avait accordé aux Cahiers du Cinéma
(n°541, novembre 1999, avec Emmanuel Burdeau) à l'occasion de la
sortie des Noces
de Dieu :
— Cette année, j'ai pris une semaine de vacances à Paris, où j'ai écrit une sorte de journal, des épîtres. Ce livre, qui s'appelle Journal parisien, va sortir au Portugal d'ici une quinzaine de jours. Je suis très excité à l'idée de sa parution, plus que pour le film [Les Noces de Dieu].— Vous n'êtes pas préoccupé pour la carrière des Noces de Dieu?— Pas du tout. Je préfèrerais qu'il ait du succès, mais cela n'est pas vital. Évidemment, si le film ne marche pas du tout, je serai dans une position délicate. Mais j'insiste : ce n'est pas vital. C'est normal qu'il y ait dans la vie des êtres humains des réussites et des échecs.— Et pour le livre?— Il s'agit d'une édition presque confidentielle (Edições Culturais do Subterrâneo). L'éditeur, un ami, est le seul qui accompagne la fabrication du début jusqu'à la fin. Le voir travailler me donne beaucoup de plaisir. C'est la sortie de l'objet que j'attends. Pour le reste, la seule garantie que je puisse donner, c'est que c'est un livre très bien écrit. Ce livre porte sur la genèse d'un projet, La philosophie dans le boudoir.— … qui sera votre prochain film?— Je vais d'abord tourner Blanche-Neige, d'après Robert Walser, avec une fille dans le rôle principal. Nous allons tourner quatre semaines au mois de janvier, avec un seul décor, un jardin botanique, et aucun accessoire, sauf un couteau.— Paulo Branco en sera le producteur?— Je n'envisage pas de travailler avec quelqu'un d'autre, malgré tous les défauts de Monsieur Branco, et malgré tous mes défauts évidemment. C'est le seul producteur intéressant que je connaisse.— Qu'est-ce qui vous pousse à adapter Sade?— La crainte de déraper dans quelque chose d'assez vulgaire. C'est une expérience très risquée, donc très enthousiasmante.— Qu'est ce qui est vulgaire pour vous, au cinéma?— Pratiquement tout ce qu'on fait aujourd'hui. La plupart du cinéma est fait par des écervelés, des gens qui n'ont rien dans la tête. Et ça se voit.
*
Une semaine dans une autre ville, Journal parisien & autres
textes, La Barque, 2012.
samedi 30 mars 2013
Une semaine dans une autre ville, Journal parisien & autres textes de João César Monteiro
En
1999, João
César Monteiro
projetait de porter à l'écran La
philosophie dans le boudoir
du marquis de Sade, projet qu'il ne mènera malheureusement jamais à
terme, mais qui néanmoins ne resta pas « lettre morte » :
en novembre de cette même année, son livre Uma
semana noutra cidade, Diário
Parisiense
est publié par son ami et éditeur
Vítor
Silva Tavares qui dirige les éditions & etc, à Lisbonne, et qui
publia les précédents livres de Monteiro.
C'est ce livre qui paraît aujourd'hui, initialement conçu par Monteiro et sous le même titre, en français, Une semaine dans une autre ville, Journal parisien, auquel les éditions La Barque ont ajouté d'autres textes : quelques critiques cinématographiques du cinéaste; une sorte d' « autobiographie » par Monteiro lui-même; un entretien réalisé en 1992; deux textes d'hommage, l'un par Vítor Silva Tavares et l'autre par celle qui fut la compagne de Monteiro, la réalisatrice Margarida Gil, ainsi qu'une postface de l'éditeur Olivier Gallon.
La traduction française de ce livre reprend l'ensemble des textes et dans le même ordre, tel que l'avait voulu Monteiro et publié initialement en 1999 à Lisbonne, c'est-à-dire :
C'est ce livre qui paraît aujourd'hui, initialement conçu par Monteiro et sous le même titre, en français, Une semaine dans une autre ville, Journal parisien, auquel les éditions La Barque ont ajouté d'autres textes : quelques critiques cinématographiques du cinéaste; une sorte d' « autobiographie » par Monteiro lui-même; un entretien réalisé en 1992; deux textes d'hommage, l'un par Vítor Silva Tavares et l'autre par celle qui fut la compagne de Monteiro, la réalisatrice Margarida Gil, ainsi qu'une postface de l'éditeur Olivier Gallon.
La traduction française de ce livre reprend l'ensemble des textes et dans le même ordre, tel que l'avait voulu Monteiro et publié initialement en 1999 à Lisbonne, c'est-à-dire :
- JOURNAL PARISIEN, tenu lors de son séjour à Paris en août 1999.
- JOURNAL INTIME DE JEAN DE DIEU, journal du personnage interprété par l'auteur dans sa trilogie Souvenirs de la maison jaune, La Comédie de Dieu et Les Noces de Dieu.
- LETTRES À BELISA, 1970.
- un ensemble de textes regroupés sous le titre « SADE À LA GRÂCE DE DIEU » comprenant La Philosophie dans le boudoir - Note d'intention, sur le scénario, les costumes, les personnages, l'éclairage, le son..., ainsi qu’une correspondance où apparaissent les raisons pour lesquelles ce projet n'avait pu aboutir : un Rapport confidentiel envoyé au producteur Paulo Branco, une Lettre à Max Schoendorff, en charge des décors et des costumes, ainsi que la Lettre d'une inconnue dans laquelle Monteiro revient sur le projet du film et plus largement sur son rapport au cinéma.
jeudi 28 mars 2013
Jaime, l'inespéré du cinéma portugais, Cinéfilo, 20 avril 1974
« Je parle d'António Reis et du jour où je l'ai connu, et qui a coïncidé, par un hasard professionnel, avec la première fois où j'ai vu Jaime, à mon avis l'un des plus beaux films de l'histoire du cinéma, ou si vous préférez : une étape décisive et originale du cinéma moderne, un point de passage obligatoire pour tous ceux qui, dans ce pays ou dans un autre, voudraient poursuivre la pratique d'un certain cinéma, celui qui ne tolère et ne reconnaît que sa propre intransigeance austère et radicale.
Dans ce sens, je crois qu'au moment où les dés du cinéma portugais sont en train d'être jetés, si tant est qu'ils ne le soient pas déjà, le surgissement d'António Reis peut être fondamental, aussi fondamental que la greffe d'un nouveau cœur chez un malade agonisant. »
JOÃO CÉSAR MONTEIRO, Jaime, l'inespéré du cinéma portugais (Cinéfilo n°29 du 20 avril 1974)
in Une semaine dans une autre ville, Journal parisien & autres textes, La Barque, 2012.
______
Dans ce sens, je crois qu'au moment où les dés du cinéma portugais sont en train d'être jetés, si tant est qu'ils ne le soient pas déjà, le surgissement d'António Reis peut être fondamental, aussi fondamental que la greffe d'un nouveau cœur chez un malade agonisant. »
in Une semaine dans une autre ville, Journal parisien & autres textes, La Barque, 2012.
______
António Reis est
considéré dans son pays natal, le Portugal, comme un artiste
visionnaire dont les films et les nombreuses années passées à
enseigner le cinéma
à l'Escola Superior
de Cinema e de teatro de
Lisbonne (où il eu entre autres pour élèves Pedro Costa et Manuela
Viegas)
ont exercé une influence
incommensurable sur la renaissance du cinéma portugais post-Salazar
et sur la nouvelle génération de cinéastes qui a émergé dans les
années 1980 et 1990. Né à Porto, Reis trouvera d'abord la
reconnaissance en tant que poète avant de rencontrer Manoel
de Oliveira qui en fera son assistant réalisateur sur son premier
chef-d'œuvre, Le Sacre du printemps
(1963) aux côtés d'un autre collaborateur important, Paulo Rocha.
Cette nouvelle approche poétique propre à ce cinéma ethnographique que
définiront ensemble Oliveira et Reis guidera les quatre œuvres
extraordinaires qui suivront et que Reis co-dirigera avec sa femme, la
psychologue Margarida Cordeiro, aboutissant au point culminant de
Trás-os-Montes,
une quête lyrique de l' «âme» profonde de la culture et de
l'histoire portugaise à travers les mythes et le folklore paysan de
cette région reculée du nord du Portugal. Admirés par des
cinéastes comme Joris Ivens, Jean Rouch et Jean-Marie Straub, les
films de Reis et de Cordeiro ont inventé un langage
cinématographique, poétiquement libéré et hypnotique, un style et
une sensibilité qui ont établi durablement la tradition du cinéma
radical du Portugal.
mercredi 27 mars 2013
Une société sans classe(s)
« Ne me berçant plus de la douce illusion d'une société sans classes, j'ai consenti et accepté de vivre dans une société sans classe. »
JOÃO CÉSAR MONTEIRO, Une semaine dans une autre ville, Journal parisien & autres textes, La Barque, 2013.
mardi 26 mars 2013
Entretien avec João César Monteiro, 26 juillet 1997, Diário de Noticias
[…]
— Qu'est-ce
que vous aimez faire ?
— Rien. Vraiment.
— Quel serait votre journée idéale ?
— Rien. Vraiment.
— Quel serait votre journée idéale ?
— [Hésitations]
Je ne sais pas s'il y a des journées idéales. Je suis sensible aux
bruits, à la lumière, aux personnes, mais je ne suis pas
anthropocentrique. Je suis de plus en plus sceptique quant aux êtres
humains.
— Vous êtes désenchanté?
— Vous êtes désenchanté?
— Je
n'aime jamais être très affirmatif... Disons que je suis peu
enchanté. Me dégoûte cette société de laquelle je tente de
m'exclure dans la mesure du possible. Mais il y a un prix à payer,
ce n'est pas très agréable. Je n'ai pas autour de moi les personnes
que je voudrais.
[…]
[…]
— [...], montrez-vous vos
sentiments, par exemple par une sensibilité extrême ou du trouble ?
— Parfois je suis comme pétrifié, mais il m'arrive encore d'être ému.
— Vous rappelez-vous de la dernière fois où vous avez pleuré?
— Parfois je suis comme pétrifié, mais il m'arrive encore d'être ému.
— Vous rappelez-vous de la dernière fois où vous avez pleuré?
— Je
me rappelle avoir pleuré après avoir été agressé par trois ou
quatre policiers. J'ai pleuré de rage et d'humiliation. Ce fut, du
reste, une histoire absurde. Je venais de rencontrer un type qui est
député du parti socialiste, un gars de Porto par ailleurs, et je
suis entré avec lui dans le palais
de São
Bento, l'Assemblée Nationale, tout en discutant ; ensuite, il
m'a laissé dans un couloir et j'ai traîné là tout seul
jusqu'à ce que, d'un coup, trois ou quatre policiers me tombent
dessus.
— Et ils vous ont agressé alors que vous n'aviez rien fait ?
— Et ils vous ont agressé alors que vous n'aviez rien fait ?
—
Absolument
rien.
— Vous êtes sérieux ?
— Vous êtes sérieux ?
— Je
suis sérieux. Je les ai traité de « fils de pute », une
expression que j'utilise souvent. J'ai un goût immodéré pour
l'expression « fils de pute ». Il
y a un truc qui me trotte dans la tête depuis des années. Mon rêve
serait d'être jugé et au moment venu où le juge dirait « Accusé,
levez-vous ! », ma réponse serait « À toi de te
lever, fils de pute ! » Mais comme c'est une plaie de se rendre
au tribunal, j'ai l'intention de la mettre dans un film*.
— Serait-ce une excellente chose de vivre en anarchie ?
— Serait-ce une excellente chose de vivre en anarchie ?
— Ce serait bien pour tout le monde. L'anarchie est une chose très ordonnée.
— Quelle est votre société idéale?
— Je
suis pour une transformation radicale de la société, par des moyens
violents. S'ils peuvent être pacifiques, tant mieux, mais on sait
que ça ne se passe jamais comme ça. Il y aura une nouvelle
révolution, mais pas à la manière des révolutions ratées.
[…]
[…]
Anabela Mota Ribeiro, Entretien avec João César Monteiro
Diário de Noticias, Supplément DNa , Lisbonne, 26 juillet 1997.
Traduction : Pierre Delgado
« Vous croyez à la démocratie?
»
Que ferais-je de cette épée? film de João César Monteiro, 1975
« Prolétaires de tous les pays, UNISSEZ-VOUS!
»
Que ferais-je de cette épée? film de João César Monteiro, 1975
* C'est ce que
fera Monteiro avec cette scène des Noces de Dieu (1999):
— Accusé, levez-vous !
— À toi de te lever,
fils de pute. Je suis innocent, malheureusement.
— Silence ! Silence ! ou j'ordonne
qu'on évacue la salle...
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